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Les Frères Sisters : un projet initié par John C. Reilly, un tournage européen… Retour sur la conception de ce western

Trois ans après “Dheepan”, Jacques Audiard change une fois de plus ses habitudes avec “Les Frères Sisters”, un western tourné en anglais. L’occasion de revenir sur certains aspects propres à la conception de ce film qui sort aujourd’hui en salles.

Les Frères Sisters de Jacques Audiard

Avec Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal…

De quoi ça parle ? Charlie et Elie Sisters évoluent dans un monde sauvage et hostile, ils ont du sang sur les mains : celui de criminels, celui d’innocents… Ils n’éprouvent aucun état d’âme à tuer. C’est leur métier. Charlie, le cadet, est né pour ça. Elie, lui, ne rêve que d’une vie normale. Ils sont engagés par le Commodore pour rechercher et tuer un homme. De l’Oregon à la Californie, une traque implacable commence, un parcours initiatique qui va éprouver ce lien fou qui les unit. Un chemin vers leur humanité ?

De la naissance du projet à son tournage, en passant par son casting et le rapport de Jacques Audiard au western, gros plan sur la conception des Frères Sisters, huitième long métrage du célèbre metteur en scène français.

UN PROJET INITIÉ PAR JOHN C. REILLY

Les frères Sisters constitue, pour Audiard, sa première expérience de tournage en langue anglaise avec des acteurs majoritairement américains. Parmi ces derniers, un certain John C. Reilly, qui avait proposé au réalisateur d’Un prophète, lors du festival de Toronto où était projeté De rouille et d’os en 2012, de lire le roman de Patrick DeWitt dont il détenait les droits (avec sa femme productrice Alison Dickey). Audiard, qui a rapidement été conquis par cette histoire, se rappelle : “Jusque-là, j’étais toujours parti sur une idée que j’avais, un roman que j’avais lu… Bref, l’initiative venait toujours de moi. Pas là. J’ajouterai que si j’étais tombé par hasard sur le roman de Dewitt, s’il ne m’avait pas été proposé, jamais je ne serais parti de mon propre chef sur un western. Entre-temps, comme le scénario était déjà en route, j’ai fait Dheepan. A l’arrivée, tout cela est effectivement assez dépaysant.”

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JACQUES AUDIARD ET LE WESTERN

Les frères Sisters est également le premier western d’Audiard. Le cinéaste avoue cependant ne pas entretenir un rapport érudit avec ce genre on ne peut plus cinématographique. Ce sont d’ailleurs les westerns les moins post-modernes qui l’ont le plus intéressé, comme ceux d’Arthur Penn (Little Big Man ou The Missouri Breaks). “Parmi les plus classiques, même chose, je suis plutôt attiré par les oeuvres du crépuscule, qui contiennent la critique de quelque chose – du genre lui-même peut être : Rio Bravo, Liberty Valance, les Cheyennes. Dramatiquement, le western est très linéaire, sans suspense, épique. Dans mon travail, je pense avoir été attiré jusqu’à maintenant par des histoires plus tendues, des scénarios plus « efficaces »”, confie Audiard.

POURQUOI LE WESTERN N’A-T-IL PAS ÉTÉ TOURNÉ AUX ÉTATS-UNIS ?

Une fois le scénario rédigé et le casting bouclé, le tournage des Frères Sisters a pu commencer. Contre toute attente, Audiard a voulu tourner le film en Espagne et en Roumanie, plutôt que dans les grands espaces américains. En compagnie d’une partie de son équipe, le metteur en scène a fait des repérages au nord de la Californie, mais aussi à Alberta au Canada (où a été tournée la série Deadwood). En dehors des problématiques de coûts, Audiard a été gêné par le fait que ces décors, d’une qualité d’entretien irréprochable, avaient déjà été vus mille fois au cinéma. Il raconte :

“Et tu te demandes « mais j’ai vu ça combien de fois ? » Le big sky, les villages pionniers, tous ces décors sont à dispo, avec la montagne en arrière-plan, la profondeur… il suffit de les louer ! Il nous a semblé qu’il fallait être plus inventif que ça. Ce qui est en jeu, c’est le rapport que tu entretiens avec le réel en tant que metteur en scène. J’en avais déjà fait l’expérience sur Un prophète, où j’avais visité de vraies prisons, en France, en Suisse, en Belgique : tout ce réel n’aide pas à voir le cinéma. Au mieux, ça amène au documentaire ; ça ne pousse pas à avoir un véritable geste, ni une quelconque invention.”

UN CERTAIN PROFESSIONNALISME Á L’AMÉRICAINE

A travers ses films, Audiard a pour habitude de mettre en valeur ses comédiens, comme on a pu le voir avec les prestations hallucinantes de Vincent Cassel dans Sur mes lèvres, Romain Duris dans De battre mon coeur s’est arrêté, Tahar Rahim dans Un prophète ou encore Matthias Schoenaerts dans De rouille et d’os, pour ne citer qu’eux. Les Frères Sisters ne déroge pas à la règle, en permettant aux super-stars Joaquin Phoenix, John C. Reilly et Jake Gyllenhaal de déployer toute l’étendue de leur talent. Si le réalisateur s’est toujours dit qu’il aurait du mal à travailler aux Etats-Unis, pour des raisons d’organisation et de coût, certains acteurs américains lui donnaient toutefois envie de tenter l’aventure. Audiard avance :

“Ils offrent une sorte d’incarnation immédiate. On ne se pose pas de question, ils se dressent physiquement et occupent l’image d’une façon différente. Ça, c’est le constat du spectateur : les visages n’apparaissent pas de la même façon, les corps n’ont pas la même taille, les voix la même profondeur etc. Ensuite, quand tu travailles avec eux, eh bien, tu comprends pourquoi : c’est un travail. Du travail. Ils ne s’arrêtent jamais.”

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A titre d’exemple illustrant un certain professionnalisme à l’américaine, Audiard raconte son expérience avec Gyllenhaal, qui incarne le taciturne Morris dans Les Frères Sisters. Lorsque le cinéaste est entré en contact avec le célèbre Jack Twist du Secret de Brokeback Mountain, ce dernier lui a dit qu’il s’est renseigné sur la période que le film dépeint et lui a demandé comment s’exprimerait son personnage (un individu passé par les premières universités de la Côte Est au XIXème). Audiard se rappelle :

“Heu, merci bien, mais comment répondre à ça ? Bref, il est allé bosser un mois avec un linguiste, et il est revenu avec un script en phonétique ! Il ne lui manquait plus que le costume. C’était la première fois que je vivais ça. Ils viennent avec la démarche du personnage, ils ont déterminé comment il s’assied, comment il se comporte en société, s’il regarde ou non ceux à qui il s’adresse. Depuis des décennies, ils ont développé ce métier d’acteur « de cinéma ». Ils savent où est la caméra, quel est l’objectif, comment on va les voir, s’ils sont dans le cadre ou non, quel détail de leur expression va être capté. Tout cela était très nouveau pour moi et très impressionnant.”

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